AFRIQUEMEDIUM.COM-Le débat est désormais véritablement engagé. Et nous devons nous en réjouir. Notre démocratie a besoin de responsables politiques clairement identifiés, qui assument leurs idées et acceptent de les confronter publiquement, dans le respect des divergences.
La publication de Muniro Conté, porte-parole du PAIGC, constitue, à cet égard, une contribution particulièrement intéressante.
Muniro Conté rappelle les crises de 2014, 2019, 2023 et 2025 et considère que l’intervention des Forces de défense et de sécurité constitue le dénominateur commun des échecs successifs qu’il décrit.
Il en tire une conclusion : il serait nécessaire d’établir avec les Forces armées une alliance, fût-elle « de circonstance », afin de les engager à respecter la volonté populaire exprimée dans les urnes.
Nous voici donc devant la véritable question :
Devons-nous associer politiquement les militaires pour parvenir à ce qu’ils cessent d’intervenir dans la politique ?
Je comprends le raisonnement. Mais il contient une contradiction fondamentale.
Des Forces armées républicaines ne doivent pas respecter les résultats électoraux parce qu’elles auraient conclu une alliance avec les partis politiques. Elles doivent les respecter parce que la Constitution l’exige.
Il ne leur appartient pas de garantir la démocratie. Il leur appartient d’obéir aux institutions démocratiques.
La chronologie établie par Muniro Conté commence en 2014. À partir de cette date, le PAIGC apparaît essentiellement comme la victime d’interventions politiques ou militaires successives.
Mais l’histoire politico-militaire de la Guinée-Bissau n’a pas commencé en 2014.
Prenons comme référence le conflit de 1998-1999, le plus grave que notre pays ait connu depuis l’indépendance. Sans nier les autres causes possibles de cette guerre, celle-ci trouve principalement son origine dans une profonde fracture au sommet du système politico-militaire issu du PAIGC.
Mais ce conflit ne saurait être présenté comme une simple confrontation entre un PAIGC civil et des Forces armées qui lui auraient été extérieures. Il a éclaté au cœur même du système de pouvoir dont le PAIGC constituait le centre.
Ce qui s’est passé ensuite est révélateur.
Francisco Benante, dirigeant du courant rénovateur du PAIGC et membre civil de la Junte militaire, deviendra par la suite président du PAIGC, après la chute de Nino Vieira.
Que nous enseigne cet épisode ? Que la frontière entre le parti, le pouvoir civil et le pouvoir militaire était déjà profondément perméable.
Commencer l’histoire en 2014 permet donc de présenter le PAIGC uniquement comme une victime. Remonter à 1998 nous oblige à reconnaître une réalité plus complexe : la crise politico-militaire est avant tout le produit d’un système dans lequel le politique et le militaire ont toujours été historiquement imbriqués.
Un autre exemple nous ramène à 2003, lorsque les Forces armées renversèrent Kumba Yalá. Le PAIGC déclara alors que les militaires avaient « sauvé la démocratie ».
En 2005, lorsque le président João Bernardo Vieira renversa le gouvernement légitime du PAIGC dirigé par Carlos Gomes, d’éminents dirigeants de ce parti s’associèrent à d’autres formations politiques pour remplacer leur propre parti au pouvoir.
Ce comportement allait devenir récurrent.
En 2012, lorsque le coup d’État frappa directement le PAIGC et interrompit le processus électoral, bien que le parti eût officiellement refusé la transition, certains de ses dirigeants intégrèrent, à titre individuel, les institutions qui en étaient issues.
En 2023, après la dissolution de l’Assemblée nationale populaire, contestée pour son caractère anticonstitutionnel, Geraldo Martins accepta de diriger un gouvernement présenté par le président Embaló comme étant « d’initiative présidentielle ».
Le président du PAIGC, Domingos Simões Pereira, demanda aux militants de ne pas le condamner et présenta cette décision comme un « sacrifice » consenti par un dirigeant du parti. Quelques jours plus tard, il expliqua que Geraldo Martins devait être considéré comme un « pont » entre la PAI–Terra Ranka et le président de la République.
L’histoire récente des autres formations politiques appelle la même prudence. D’importantes personnalités aujourd’hui intégrées à l’API-CG ont elles-mêmes gouverné aux côtés d’Umaro Sissoco Embaló.
Pourquoi rappeler ces faits ?
Non pour juger la classe politique issue de ce système.
Mais parce qu’ils révèlent un problème beaucoup plus vaste, qui traverse l’ensemble de notre classe politique.
On retrouve, à travers ces exemples, une matrice politique commune : les protagonistes et les alliances peuvent changer. Les adversaires d’hier deviennent les alliés d’aujourd’hui. Mais une pratique demeure.
Lorsque les institutions nous sont favorables, nous invoquons leur légitimité. Lorsqu’elles cessent de produire le résultat souhaité, apparaît la tentation de rechercher une autre solution : auprès du Président, à travers une transition, une nouvelle coalition ou, trop souvent, auprès de ceux qui détiennent les armes.
Puis, lorsque cet arrangement se retourne contre nous, nous redécouvrons la Constitution.
C’est cette incohérence que nous devons avoir le courage d’analyser collectivement pour construire une véritable culture démocratique au sein de notre classe politique.
La subversion de la démocratie bissau-guinéenne n’est pas seulement militaire. Elle est aussi civile.
Et où se trouve le citoyen au milieu de toutes ces éternelles combinaisons politiques ?
Depuis plusieurs décennies, les mêmes questions reviennent sans cesse :
Qui sera Président ?
Qui sera Premier ministre ?
Quels partis entreront au gouvernement ?
Qui contrôlera quels ministères ?
En quoi une nouvelle alliance entre civils et militaires, aujourd’hui proposée par la PAI–Terra Ranka et l’API-CG, améliorera-t-elle, pour le citoyen, son école, son hôpital, son agriculture, son emploi, sa justice ou son administration ?
Une alliance de circonstance peut résoudre momentanément un problème entre acteurs politiques. Mais elle ne donnera jamais au pays la stabilité nécessaire pour construire des politiques publiques durables.
Muniro Conté a rendu service au débat en proposant, au nom de son parti, une alliance, fût-elle de circonstance, avec les Forces armées, afin que celles-ci contribuent à garantir le respect de la volonté populaire.
Je défends une conception différente : les Forces armées ne doivent pas être les partenaires des partis politiques. Elles doivent être une institution de la République, subordonnée aux institutions démocratiques.
Notre problème ne consiste pas seulement à savoir comment empêcher le prochain coup d’État.
Il consiste à comprendre pourquoi, après plus de trente années de multipartisme, notre classe politique continue périodiquement à rechercher des solutions en dehors du fonctionnement normal des institutions.
Nous pouvons changer les alliances, les gouvernements, les Présidents, les chefs militaires et même les partis.
Mais tant que cette culture politique ne changera pas, nous continuerons à reproduire le même système.
La Guinée-Bissau n’a plus seulement besoin de changer ceux qui exercent le pouvoir.
Elle a besoin de changer la manière dont le pouvoir fonctionne.
Et c’est là que commence le véritable débat sur la République.
Idriça Djalo

